

Comment devient-on Philippe Ulrich?
En naissant dans le foie gras, en
étant élevé chez les curés, et en
accrochant une guitare à son dos. Armé
d’un C.A.P. de cuistot, je suis parti pour
des pays colorés pendant trente ans.
J’ai goûté aux geôles franquistes en
Espagne où je jouais dans un groupe de
rock : Fisas, Viñas, Ulrich & Patterson.
c’était une copie de Crosby Stills Nash &
Young. Puis, je me suis retrouvé
déserteur, recherché, incorporé à
Toulon dans un régiment disciplinaire.
On m’a expédié à Tahiti où j’ai vécu des
aventures incroyables. Je me rappelle le
Queen, les vahinés, l’atoll de Hao où,
avec 30 000 légionnaires, je gardais les
bombes atomiques qui allaient péter à
60 kilomètres de là, sur Muru. J’ai
probablement été salement irradié.
Parfois la nuit, mon sperme est encore
phosphorescent. J’ai même assisté au
crash d’un énorme avion militaire qui
prélevait des échantillons radioactifs
dans l’atmosphère. Saboté, il a failli
casser l’atoll en deux ; il n’y a pas eu de
survivants.
Quelques années plus tard, me
voilà à Los Angeles, sans papier,
interpellé par la police qui a failli
m’expédier au Vietnam avec les
Portoricains déserteurs. Quelques mois
après j’étais en Suisse, travaillant au
Banhof Buffet de la gare de Bâle. J’ai
servi de cobaye, un peu malgré moi, à
la mise au point du LSD. J’ai fait un
voyage astral dont j’ai failli ne jamais
revenir, avec réanimation, trois jours
d’hôpital, sous perfusion. J’ai vu la
Lumière, je me baladais hors de mon
corps, c’est le meilleur et le pire
souvenir qui me reste de cette époque,
ça et le café que j’ai servi à Soljenitsyne
lorsqu’il est venu en Suisse. Rentré en
France, j’ai créé une communauté de
musiciens dans une ferme landaise qui
tombait en ruine, on mangeait un jour
sur deux, il n’y avait pas d’eau.
Puis je suis monté à Paris pour
recontrer, chez Pathé, Philippe
Constantin, qui a lu mes textes et écouté
mes musiques. Il m’a dit : «c’est très
mauvais. »
Je n’ai rien compris lorsqu’il m’a
réservé une chambre d’hôtel, pour que
je reste faire des maquettes dans un
vrai studio. Grâce à lui, je ne suis plus
jamais reparti. J’ai enregistré un album
avec un jeune arrangeur, Thierry
Durbet. Le Roi du Gasoil a été interdit
d’antenne, trop subversif. suite...
Photo : © DR
Producteur de disques (on lui doit le
retour de Henri Salvador), gourou du
jeu vidéo (il a fondé Cryo Interactive
et conçu des jeux mythiques comme
Dune, Captain Blood ou l’univers
virtuel du Deuxième Monde avec
Canal Plus), Philippe Ulrich prouve
avec Un délicieux carnage qu’il est
aussi un écrivain.