

Comment devient-on Philippe Ulrich?
retour Affamé, on
m’appelait le « rayeur de baignoire ».
J’ai survécu en devenant « roadies »,
j’ai acheté un ordinateur en kit et un fer
à souder, et j’ai appris à programmer le
ZX81 de Sinclair pour faire de la
musique ; avec les 4K de mémoire de ma
machine, ce n’était pas vraiment
possible. À défaut de musique j’ai fait
un jeu, pour apprendre. Quelques mois
plus tard, en 1982, je devenais éditeur
de jeu vidéo. Captain Blood, développé
avec Didier Bouchon, a été un succès
planétaire qui a eu tous les Awards. On
a fait des jeux de folie, dont Dune a été
l’apothéose. Tout était à inventer.
Je
suis devenu le Philippe Constantin du
jeu vidéo, j’ai essayé de reproduire avec
les auteurs de jeu ce que Philippe avait
fait avec moi : leur donner une chance.
C’est ainsi que la famille a grandi.
J’ai
co-fondé Cryo, et, d’une dizaine de
pionniers, nous sommes passés à
plusieurs centaines d’employés.
Introduction en Bourse, la net-économie,
les filiales dans le monde entier, les
milliards… Puis on m’a mis sur la touche
car j’étais trop vieux, le “nouveau
marketing” me trouvait obsolète dans ce
“nouveau monde”. J’étais dépité ; or, un
soir, j’ai rencontré Henri Salvador, lui
aussi sur la touche.
La première fois qu’il m’a fait
écouter Jardin d’Hiver de Keren Ann et
Benjamin, j’ai pleuré. J’ai vendu
quelques actions et on est rentré en
studio. C’était magique. Chambre avec
Vue s’est vendu à plus d’un million et
demi d’exemplaires...
Cryo a implosé avec la bulle, comme
les Twins Towers où nous devions être,
ce matin du 11 septembre, pour
rencontrer Blue Note, le label mythique
de Miles Davis. Le rendez-vous avait été
annulé. Henri a été un des derniers
humains à survoler les Deux Tours
quelques heures avant le drame.
Et comment devient-on Albert le
Dingue ?
Albert est un formidable bouclier
qui nous protège de nos angoisses et de
nos peurs. On l’aime malgré sa folie, car
il est fragile, il doute en permanence.
C’est un mystique qui veut comprendre,
il va jusqu’à pousser le rideau de la
mort. Il soigne son désespoir en
mangeant. Son anthropophagie
gourmande est, j’en conviens, un vice
détestable, mais, finalement, manger
les êtres que l’on aime suit une logique
aussi respectable que la croyance
chrétienne en un paradis où l’on rase
gratis. suite...
Photo : © DR
Producteur de disques (on lui doit le
retour de Henri Salvador), gourou du
jeu vidéo (il a fondé Cryo Interactive
et conçu des jeux mythiques comme
Dune, Captain Blood ou l’univers
virtuel du Deuxième Monde avec
Canal Plus), Philippe Ulrich prouve
avec Un délicieux carnage qu’il est
aussi un écrivain.